L’envoyé du ciel

Ceci est une histoire de revenants. Elle ne s’est pas déroulée dans un château en Ecosse, mais en Pologne, auprès de la communauté juive de Raadin, que dirigeait le Rav Israël Cohen (Le ‘Hafets-Haïm’, auteur de la ‘Michnah-Brourah’), il y a beaucoup plus qu’un demi-siècle.

Le Rav, Rabbi Eliahou Loufian, qui se trouvait aux cotés du ‘Hafets-Haïm’, au moment des faits, conta à ses étudiants ce surprenant récit.

Un jour, un juif de Raadin surprit son épouse juchée sur un tabouret, roulant des yeux effarés, et criant d’une voix mâle des choses incompréhensibles. La voix qui sortait de son gosier ne lui était pas inconnue, sans s’y méprendre, il s’agissait de la voix de leur vieux seigneur, mort depuis quelque temps déjà, qui par l’entremise de l’organe de sa femme, déclarait qu’il voulait s’entretenir avec le Rabbi de la ville, car il avait des révélations très importantes à lui faire.

Affolés, le mari et des voisins qui avaient accourus, conduire la femme chez le Rav Israël Cohen.

Immédiatement, le Rabbi ordonna à l’esprit de se nommer, de leur dire ce qu’il désirait et pourquoi, s’était-il enfui de l’au-delà, et visitait-il justement cette juive ?

« Je suis votre ancien seigneur, il y a quelques décennies, je vivais assez loin de Raadin, sur mes terres. J’employais de nombreuses personnes, et mes gens m’aimaient bien. J’étais d’une nature patiente et conciliante qui respectait la personnalité d’autrui, et on me craignait peu. Les juifs, membres de mon personnel, m’avaient appris à honorer Dieu, et en retour, je les protégeais. J’étais très attiré par leur manière de servir Dieu, et souvent nous débattions ensemble des buts de la création, du rôle de l’homme sur terre, et des fondements de la foi. Je fus conquis, et petit à petit, je délaissais la religion de mes pères, et ne me consacrais plus qu’aux sept commandements des fils de Noah. Ce changement transforma ma vie, m’apporta de multiples bénédictions, ma richesse s’accrut et je connus le bonheur.

Ytsik, l’un de ces juifs, dirigeait mon domaine. C’était un homme droit, fidèle, et dévoué. Il se consacrait sincèrement à la pratique des commandements de la Tora envers ses camarades et le Créateur.

Un certain matin, je l’interrompis dans le minutieux classement de mes factures, et je donnai libre cours à ma curiosité : « Ytsik, dis-moi, il y a une question qui me taraude déjà depuis quelque temps…nous devons tous mourir un jour…moi, où vont-ils me mettre ? Au paradis ou en enfer ? » Etonné par cette question brutale, Ytsik réfléchit longuement et chercha une réponse appropriée. Il savait qu’entre les juifs et les non-juifs existe une différence considérable sur le plan spirituel, et que si tous les êtres humains possèdent un instinct de vie et un esprit, par contre seuls les juifs sont animés d’une âme reliée au trône de gloire d’HaChem, et que même s’il revient une récompense au non-juif à la fin de ses jours, en fonction de son comportement sur terre, ce salaire ne pourra jamais valoir celui d’un juif, et qu’il ne pourra jamais se hisser aussi haut.

« Votre place sera, cela ne fait pas de doute, au paradis. Vous aurez une vieillesse heureuse, et votre esprit ira se reposer au paradis. Vous êtes un homme bon, et vous obéissez aux sept commandements qu’HaChem a ordonnés aux non juifs de suivre… »

Je reçus ce compliment avec satisfaction, et l’assurance d’avoir une place dans le monde futur calma mon humeur inquiète. Pourtant je l’interrogeai de nouveau : « Et toi, où iras-tu ? » sa figure s’allongea, et prit un air légèrement triste. Il me répondis : « En enfer… » « Pourquoi donc, quel mal as-tu fait ? Tu es un exemple limpide pour tous ceux qui te rencontrent ». « Ne croyez pas que c’est si simple », me dit-il, « Il n’y a pas de juste sans tache, pour rentrer au paradis, il faut avant tout faire un séjour en enfer et y purifier notre âme ».

Evidemment je ne compris rien à ses propos, lui le juif qui est presque un saint devrait être puni en enfer, et moi qui suis à peine éveillé aux mystères de Dieu, j’aurais droit au paradis directement …Bizarre !

La vieillesse survint, et je dus dire adieu à tout ce qui m’était cher jusqu'à présent. Ytsik, ma famille et mes amis m’accompagnèrent vers ce qu’on appelle notre dernière demeure, et selon mes consignes, ils m’enterrèrent civilement afin de ne pas me compromettre devant notre Créateur avec les ennemis de la vraie foi.

Je passerai sur des détails inutiles, et il me suffira de relater, que mon esprit monta vers un tribunal céleste, et que mes actes, mes pensées, durant ma vie, y furent analysés minutieusement. Grâce à Dieu, je fus jugé avec clémence, en dépit de certaines erreurs, et le soutien que j’avais toujours apporté aux juifs habitant les villages sous ma juridiction, plaida énormément en ma faveur. On me promit une belle récompense sur le champs, ce que je traduisis par une invitation à séjourner au paradis. Mais on m’expliqua qu’en tant qu’esprit, il m’était totalement impossible de franchir le seuil du paradis, réservé aux juifs dotés d’une âme, mais qu’en contrepartie de mes mérites, j’allais de suite être transporté dans le monde de l’imagination, univers fantastique et merveilleux, qui allait me procurer la sensation d’être éternellement vivant et riche à l’extrême. J’y posséderai une propriété fabuleuse, une armée de laquais, et je n’éprouverai jamais le moindre ennui, désagrément, ou la plus petite contrariété. Mon humeur sera au beau fixe, jour après jour, et la chance me sourira à chaque tournant.

Que pouvais- je faire, à part m’incliner ? Au fond qu’aurais-je ressenti au paradis, au milieu de juifs, qui verraient en moi un étranger et un usurpateur ?

Cependant, je fis preuve d’audace, et je pris la parole : « depuis ma mort, je n’ai pas oublié Itsik, mon ami qui me prédit, il y a longtemps, que je serai admis au paradis, et que lui descendrai aux enfers. Son sort me concerne personnellement, car à mes yeux, il est un homme extraordinaire. Or, je vais jouir désormais et à perpétuité d’une douce béatitude, comme il me l’a promis, et, je voudrai vous demander la faveur d’assister à son procès, et d’entendre le verdict qui sera rendu à son égard ».

Ils acceptèrent.

Je pus vérifier rapidement, à l’intérieur du monde de l’imagination, que Dieu ne fruste personne de ce qui lui est du. Même en rêve, je n’aurais su m’inventer une existence si parfaite. Pourtant, mon esprit profondément en paix, plongé dans les apparences, l’heure venue, dut se réveiller quand ils vinrent me chercher, et durant un court laps de temps, désemparé, je ne compris pas la nature du changement qui s’effectua en moi. Je les suivis, et nous arrivèrent au tribunal. Les propos qu’échangèrent Ytsik et ses juges me semblèrent pareil à du chinois, l’interrogatoire obéissait à une procédure spéciale et particulière aux juifs, est-ce qu’il consacra ses loisirs à étudier la Tora ? Soumit-il sa foi dans ses affaires ? Espérait-il la délivrance jour après jour ? Ma conscience de non juif se perdit dans le dédale de questions et de réponses, mais la peine à laquelle il fut condamné était elle très claire, Ytsik sera enfermé aux enfers durant douze mois. Je faillis crier, devant cette injustice flagrante…Qu’ils l’emmènent dans le monde de l’imagination, au pire, souffla mon cœur pris de pitié pour cet être remarquable qui avait marqué ma mémoire par sa probité, sa gentillesse, et sa force morale.

C’est alors qu’on m’apprit qu’en réalité, Itsik avait mérité le paradis, et que la lumière de son âme s’était intensifiée sensiblement, par son obéissance aux commandements de la Tora. Toutefois, en marge de cela, le mauvais penchant avait réussit à souiller par-ci, par-là, l’âme d’Ytsik, et il était impératif qu’il observe une cure salvatrice de purification aux enfers, avant qu’il ne reçoive le fruit de ses efforts et qu’il ne soit accueilli au paradis.

« Pourrais-je contempler son âme, dans l’enceinte du paradis ? » implorai-je. Ils se concertèrent et émirent un avis affirmatif.

Je retournai dans mon royaume imaginaire, et au bout d’une année, tandis que je participais à une fête que mes sujets m’avaient organisée, je fus retiré à nouveau de mon monde, ce qui me rappela que tout ce que ce qui se passait autour de moi, était totalement inventé. Je rejoignis le paradis qui baignait dans une lueur que je qualifierai majestueuse, et je tentai de me familiariser avec le décor, mais je ne vis point de belles bâtisses, de vergers, de jardins ou de serviteurs, à l’inverse de l’endroit d’où je venais. Je ne pus voir Ytsik, que des coulisses, mais cela me fut suffisant pour admirer son aspect éclatant et rayonnant. Il brillait littéralement, comme happé dans le flux de la lumière divine, et semblait en ressentir un plaisir énorme, suprême, une félicité incomparable. Je me mis à désirer de tout mon être qu’on m’engloutisse dans cette lumière si intense, j’étais prêt à renoncer à ma propre personne définitivement, au luxe fantasmatique, et à la vie dorée que le tribunal céleste m’avait fait dons, mais banale et presque amère en comparaison, rien que pour m’enfouir à jamais dans cette sublime vision. A cet instant, ils me firent revenir en arrière, et me firent comprendre qu’ils n’avaient pas l’autorisation de m’accorder plus. « Laissez-moi encore une minute », suppliai-je, « J’ai aidé ce juif à accomplir ses commandements, à étudier la Tora…Décernez-moi le privilège de profiter maintenant de ce moment de grâce absolu… »

Ils dirent qu’il n’était pas en leur pouvoir de décider et partirent demander la permission de combler mes voeux. Ils revinrent, et m’informèrent que je pourrai rentrer une fois de plus au paradis, à une condition : que je mette ma mort en parenthèses, et que je descende sur la terre dans un lieu peuplé essentiellement de juifs, et que je leur raconte précisément ce dont j’ai été témoin, que je les avertisse des dangers qu’il y a suivre les conseils du mauvais penchant, et à se priver des délices de la vie future. En chemin, j’ai été attiré dans la direction de Raadin, et ainsi, j’ai incarné mon esprit dans le corps de cette pauvre femme. J’ai accompli ma mission, et je vais vous quitter en espérant que ma contribution ne sera pas vaine.

Et en effet, en l’espace de quelques secondes, la femme retrouva sa sérénité.

(Extrait et traduit de l’hebdomadaire ‘Michepahah’)

1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×