La cabine du chauffeur.

Les rayons du soleil couchant éclaboussaient les vitres de la porte d’entrée et se reflétaient sur les parois lisses en aluminium du restaurant. Sam se passa la main sur le front, et se dit qu’un autre jour se finissait. Demain le soleil reviendrait briller et chauffer le goudron de la grande route qu’il pouvait suivre à perte de vue. En attendant, il entendait profiter de l’obscurité épaisse et s’y tapir. La noirceur de la nuit n’était pas complète au bord de la route. Les phares des automobiles qui sillonnaient inlassablement les deux sens de la voie expresse la balayait de lueurs jaunâtres, et l’éclairaient jusqu’à la station- service, illuminée elle aussi de tous ses feux, comme le gâteau d’anniversaire d’un centenaire. Parce que cette profusion d’éclairage ne suffisait pas, le patron de Sam, avait décidé de tirer un câble électrique autour des tables dehors, et de le garnir d’ampoules multicolores, afin que les voyageurs soient encore plus tentés de faire une pause dans son établissement. Sam savait que c’était prendre une peine inutile et gâcher de l’énergie, l’enseigne aux tons déjà assez criards, retenait l’attention des plus distraits, même de la station-service, les gens la remarquait, et presque tous se laissaient tenter. Qui n’a pas envie d’une boisson fraîche par un temps pareil, c’est tout ce qu’ils recherchaient durant tout leur chemin.

Mais le patron était têtu, depuis plusieurs jours, en bas de la côte, ils avaient ouvert un machin géant, avec des menus, des serveuses, et tout le bazar, et il était mort de peur de louper des clients à cause d’un manque de signalisation. Et puis d’après lui, des lumières de couleur donnent une ambiance de fête, c’est très bon pour les affaires.

Là-dessus, Sam était d’accord, dans leur petite maison quelque part dans les montagnes, sa mère allumait toujours des tas de lampes de couleur, lorsque son père rentrait de voyage. « C’est un évènement qui doit être gai comme une fête quand votre père revient, il travaille dur, et son retour est l’occasion d’être heureux ensemble ». Sam se souvenait des pop-corn et des sucreries à la menthe que sa mère leur préparait, et de la gaité que les lumières produisaient. Tout le quartier savait que son père rentrait. Pourtant ce moment crucial, tournait alors à la déception. Sa mère étonnée le questionnait gentiment, en cherchant à savoir comment il avait pu se mettre dans la tête, que son père se passionnerait tant au sujet de la maquette de camion qu’il avait confectionnée patiemment. Il avait jeté furieux, le petit camion de bois sur le gravier. En vérité, c’était une imitation exceptionnellement réussie, il avait un don et une habilité pas naturelle dans les doigts. Il voulait que son père s’extasie, et celui-ci au lieu de ça, le grondait vertement en prétextant sa fatigue. Le jouet atterrit sur le sol et se démantibula. C’est une chute qui n’est pas juste, jugea la mère de Sam, je croyais le bois plus résistant ! Mais Sam savait que même les matériaux les plus solides se brisent quand sonne l’heure de leur démolition. Etait-ce vraiment son heure ? Sam ne put répondre précisément à sa question, mais, depuis il y réfléchit et se demande si il y a une chose qui vaille le coup d’être entreprise pour de bon. Qu’est ce que ça changeait, si son père était une autorité scientifique reconnue en Amérique, et qu’il n’était jamais là à la maison, et qu’il n’avait pas de temps à consacrer au camion de son fils ? Sa mère lui expliqua qu’en fait, la raison était surtout, que pour des gens comme eux, il fallait tellement se surpasser dans ce pays, s’ils ne voulaient pas rester des étrangers, que son père était simplement exténué. Sam dit que ça lui était égal, la conquête sociale était si destructrice, que ça ne risquait pas qu’il s’y hasarde.

Une dernière trace dorée du soleil se distinguait encore sur l’ombre enveloppante de la nuit, le patron de Sam disait que le crépuscule invite les gens à penser, tous les chefs et les héros du jour, commencent dés que le soir tombe, à se laisser envahir par le vague à l’âme, ils se sentent obligés de s’arrêter et de se plonger dans un grand verre de bière. Sam devait remplir le frigidaire de boissons, il entreposa les cannettes sur les étagères lentement, profitant de la fraîcheur de la réfrigération, ferma la porte et alla vérifier la quantité de légumes coupés et lavés dont il disposait pour le service. Un bruit de klaxon le réveilla de sa torpeur, ces chauffeurs sont comme d’habitude facilement énervés songea-t-il, c’est la chaleur…

Sur le parking se rangea un monstre d’acier, un semi-remorque géant, du genre qui transporte des tonnes de marchandises qui pourraient servir à nourrir une ville entière. Du haut de la cabine, une tête hirsute jaillit par la vitre latérale et cria :

« Salut ! Vous avez un truc glacé à boire ? »

C’était une bonne question, il venait à l’instant de garnir le frigo, mais il se souvenait d’une ou deux bouteilles qui restaient de la veille :

« Jus de pomme, ou Ginger-ale. »

« Apporte-moi les deux ! »

Ces chauffeurs, tous pareils, ils klaxonnent sans patience, et demandent qu’on les serve à domicile dans leur camion, l’avantage c’est qu’il est possible de recevoir un petit pourboire.

« Ok, je vous amène ça de suite ! »

Comme un idiot, il avait entassé les nouvelles cannettes devant les deux bouteilles fraîches, et il lui fallut plus d’une minute pour les dénicher. Le chauffeur klaxonna, énervé.

« Vous voulez boire froid, non ? » cria Sam. Sam se hissa sur le marchepied, et tendit les bouteilles au chauffeur, qui semblait juché au sommet d’un pic.

« Garde la monnaie, je dois m’envoler d’ici d’urgence… » dit le chauffeur. Sam ne répondit rien, car en soi, l’idée du semi-remorque ventru qui plane dans les airs le laissait muet d’étonnement.

« Je dois m’envoler, », répéta le chauffeur, « Bob, mon associé est cloué au lit, angine, ça veut dire que je dois faire toute la route, 200 Km, tout seul jusqu’à la mer, et la compagnie attend ma cargaison là-bas ! »

Sam ferma les yeux, la mer, pas si loin en somme, au bout de cette route, la mer large, sans fin, l’océan…Et lui planté ici pour l’éternité, qui prépare les repas chauds que les gens lui commanderont plus tard, comment est-ce possible ?

« T’as perdu ta langue, ou alors Bob l’a contaminé, tu sais pas parler ? »plaisanta le chauffeur.

« Le pensais à la mer et à moi, qui suis bloqué ici à faire des choses inutiles… au lieu de m’en aller… »

« Aller ailleurs, hé, c’est facile de se plaindre, quand tu te plaints, tu gagnes l’approbation de tous ceux qui t’écoutent, et la tienne par-dessus le marché, mais l’astuce c’est pas de critiquer, mais de te lever et de partir. »

Partir, c’est une idée fameuse qui m’emballe, se dit Sam en regardant la porte d’entrée du restaurant, mais mon patron ne me laissera jamais…c’est loufoque, je perds mon temps…

« Pense à ça, » dit le chauffeur d’un ton persuasif en lançant les cylindres du moteur colossal du semi-remorque. Sam se jeta à terre et regarda l’engin disparaître dans la nuit.

Distrait, enfoncé dans des rêves aux parfums d’outre mer, il travailla sans entrain tout le long de la soirée qui baignait dans une atmosphère si monotone… Des clients s’asseyaient, dînaient, payaient, étaient remplacées par des figures semblables, il débarrassait les tables, encaissait les additions, accueillait d’autres clients, son patron derrière la caisse, tandis que lui volait vers des horizons lointains et singuliers.

« A quelle allure, ça roule un semi-remorque ? » Son patron leva la tête et le regarda curieusement.

« Bientôt minuit, on va fermer, aide-moi et cesse de dormir debout, Sam !

Ils disposèrent les chaises et les tables à l’intérieur, passèrent un dernier coup de chiffon, éteignirent l’électricité, quand soudain un vacarme infernal ébranla les murs du bistrot. Ils regardèrent simultanément en direction du parking. Un homme s’approchait à grandes enjambées.

« Qu’est ce que c’est dit le patron ? On ferme ! Je ne veux rien savoir ! Sam, dis lui qu’on est fermé ! »

Mais Sam, même s’il ne reconnu pas la silhouette du chauffeur, devina dans la pénombre un visage qui lui parut familier. La voix aussi qui tinta à ses oreilles lui rappela une conversation qu’il n’était pas près d’oublier.

« Salut ! il y a quelque chose de frais à boire dans votre boutique ?

« Qu’il s’en aille dit le patron, et qu’il bouge son monstre du parking, que je puisse dégager ma voiture, on ferme ! »

Sam ne pouvait prononcer un mot.

« Attendez juste un petit peu avant de fermer ! Je suis revenu à cause de Bob, mon associé… Il a oublié ses papiers dans la cabine… Je les lui ramène… 200 Km dans les deux sens… Enfin ! je n’ai pas le choix. »

Il entra, et capta le regard de Sam :

« La nuit est chaude, et votre restaurant, impossible de le louper ! L’enseigne brille comme la pleine lune au milieu du désert. »

« On envisage de rajouter des lampes de couleur…On nous verra mieux… » Dit le patron, en se moquant de Sam. Il servit lui-même le chauffeur, sur le bar.

« Sam, n’en revenait pas, que j’aille vers la mer. Je lui ai dit, que seul celui qui bouge, voyage ! » Raconta le chauffeur au patron, en vidant la moitié de sa bouteille au goulot. Directement.

« On voyage tous », philosopha le patron. Il s’assit sur l’un des tabourets, ce qui était assez rare de sa part, « il y en a qui voyagent sur la route, mais tous on voyage au fil des ans... Moi par exemple, hier, j’avais l’âge de Sam, et aujourd’hui, j’ai les cheveux qui grisonnent, je voyage à toute allure au fond de ma propre vie…beaucoup trop vite… »

Sam se frotta les yeux, des conversations de ce style, il en avait peu entendu.

« Apporte deux verres ! C’est ma tournée ! » commanda le chauffeur.

« C’est pas la peine, il est tard… » dit mollement le patron.

« Raison de plus de se rafraichir le gosier ! » Un beau sourire traversa sa face. On est tous forcés de se noyer dans la bière, quand on commence à penser la nuit… »

Ils burent en silence en contemplant la voie expresse et les autos qui défilaient, trouant l’obscurité bleuté.

« Moi aussi, je veux aller à la mer » dit Sam, la gorge nouée.

« C’est pas une mauvaise idée…et pendant qu’il terminait sa première bière, il décapsula la seconde, « tu travailles trop ici, quelqu’un comme moi, peut voir ça en deux minutes. »

Sam approuva : « mon père aussi, il peut tout juste rentrer à la maison…parfois…C’est pas une vie ! Mais pour des gens comme nous, il faut se démener plus que les autres, sinon on reste des étrangers… »

« qu’est ce que tu sous-entends par-là ? »

Le patron de Sam se réveilla comme piqué par une piqure de serpent, mais le visage du chauffeur prit une expression compréhensive.

« Oui, c’est comme ça, pour nous aussi. Alors tu veux voyager ?

« Oui » Sam devint presque honteux de ses illusions.

« La mer c’est parfait, ça détend, je peux pas dire le contraire, mais moi, j’ai un rêve différent, plus difficile à décrocher…

« Et, où tu comptes aller ? »

« Dans un pays très lointain. On dit que là-bas le ciel est toujours bleu, et que la route la plus longue, se termine après un trajet maximum de12 heures. Il y a une ville dans ce pays sur laquelle j’ai lu pas mal quand j’étais enfant, une ville merveilleuse, c’est une ville de paix, une ville aux remparts d’or…bien sur, c’est peut-être des balivernes, vous savez, mais il y a encore un mur très haut, et chacun peut venir et parler avec Dieu, c’est comme monter sur le marchepied du camion et parler avec le chauffeur dans sa cabine, vous comprenez ?

Sam acquiesça, « c’est difficile de parler d’en bas »

« Enormément difficile, on est comme sur des charbons ardents, et le gars à la place de vivre, voyage d’une mer à une autre pour toucher sa paye, et qu’il continue à vivre, et voyage d’une mer à l’autre pour… et ainsi de suite… »

Le patron inclina de la tête : « moi aussi, je voyage à toute allure au-dedans de ma vie… ».

« C’est le piège, on peut plus s’arrêter, on est tous très solides, mais les matériaux les plus résistants se brisent quand sonne l’heure, ça je l’ai déjà compris, mais dans ce lointain pays où la route se finit en une journée, on a pas besoin de semi-remorque, et si je me trompe, il y a toujours l’option de monter le marchepied et de parler au chauffeur dans sa cabine, vous comprenez ? »

« Tu es juif ? » interrogea Sam.

Le chauffeur joua avec sa bouteille, « Oui » dit-il calmement, « toi aussi, non ? »

Ce n’était pas nécessaire de répondre.

Tous se taisaient.

Sam sentit des larmes couler sur ses joues.

« Tu sais, l’astuce, c’est de se lever et de s’en aller ! »

« Je ne peux pas venir avec toi, il a tant de travail ici, et mon père désire que je rentre à l’université, je n’ai pas assez d’argent pour me payer le prix du billet…»

Le patron de Sam dit : « On va faire les comptes, il y a plein de bonus que tu n’as pas touché, et si il faut je rajouterai de ma poche, c’est une bonne affaire, je t’écrirai des messages, j’ai entendu dire qu’on les met dans les fissures de ce mur, ça pourra pas me faire de mal… »

Sam, déconcerté vit la route se transformer en une muraille cuivrée qui le dominait de sa hauteur, le chauffeur conclut : « je dois filer, j’ai encore des kilomètres à faire. Dans une semaine, je tends les clés à Bob, je viens te prendre, et on fiche le camp, tous les deux, on verra bien, juste ne pas perdre de vue la cabine, au pire, on reviendra, et je reprendrai le volant, ou alors on restera, qui sait ? »

Il sortit d’un pas lourd. L’immense camion l’attendait sur le parking, la nuit, la longue route, le goudron, les premiers rayons matinaux du soleil, jusqu’au jour où ensemble ils prendraient leurs sacs, et feraient leur ultime voyage, vers la ville de paix et d’espoir.

(Traduit des récits parus dans l’hebdomadaire ‘Michpaha’, durant les fêtes de Soucottes).

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