La solitude ça n'existe pas

 Collée aux plis épais des rideaux, Myriam regarde sa ville à travers les stores entre-ouverts. De temps en temps, lasse, elle se retourne vers les vieux meubles poussiéreux du salon, le fil électrique nu qui soutient une ampoule solitaire dont la lumière blanche éclaire l’aube précoce et encore sombre.

Au dernier étage de l’immeuble d’en face, brille une lampe unique qu’elle reconnaitrait entre des millions d’autres. Comme à son habitude, le Rav, certainement penché sur ses livres, chantonne en répétant des phrases inlassablement, et les mots s’envolent dans l’air vif et pur du petit matin. Elle n’a jamais vu sa fenêtre fermée, et à cette heure, il est sans qu’il s’en doute, sa seule compagnie. Plus tard, ses voisins du-dessus se lèveront, elle entendra les enfants jouer, leur mère courir dans le couloir, le bruit des robinets, le vendredi soir, elle reste tard pour les écouter, elle s’imprègne de leur gaité, elle se souvient de ses parents, quand alors ils habitaient cet appartement, de ses frères de ses sœurs, des joies simples d’une vie de famille paisible, et sa propre solitude qui dure depuis…trop longtemps, vingt ans, peut-être plus…lui apparait terne et sans saveur, honteuse à la limite, elle ne fait que traverser la vie, du côté de l’ombre, en épiant discrètement les passants, de la grande vitre de son salon, ou en écoutant le son de la vie du bâtiment qui tinte comme le bruit d’un torrent.

Un jour, un écrivain a écrit, ‘C’est surement cela qu’on recherche dans la vie, le plus grand chagrin possible, pour enfin se trouver une raison d’exister…’Myriam, elle n’a pas du chercher bien loin, elle est née différente, sa jambe trop courte la condamne à clopiner depuis sa tendre enfance, et maintenant que ses parents ont disparus, et que ses frères et sœurs se sont mariés, elle s’enfonce dans le silence, recroquevillée comme un escargot dans sa carapace, les antennes dressées à observer le dehors.

Elle glisse un coup d’œil à la masse de courrier qui s’amoncelle sur la table, des prospectus sans intérêt qu’elle va jeter, elle ne lit même pas les offres hallucinantes que chaque jour toutes les industries de la ville lui proposent. Pourtant exceptionnellement, une photo retient son attention, l’image d’un magnifique gâteau, recouvert de sucre, elle tend la main, essaye de le saisir soudain. Il lui semble qu’une odeur vanillée parfume le salon, et toutes ses pensées se tendent aimantées vers cette pâtisserie. Une adresse est imprimée sur le document, elle peut s’y rendre facilement, il s’agit d’une des librairies du quartier. Bof ! A quoi bon se dit-elle en redescendant sur terre, ce n’est que de la publicité, mais à nouveau elle contemple le gâteau, et ressent une envie irrésistible de toucher ses bords onctueux. Elle décide d’aller faire un saut au magasin de vente, et se met en marche. Elle rentre intimidée à l’intérieur du commerce, et se fraie un passage entre les rayons et les étagères, scrutant les piles de livres alignées et classées selon leur genre. Enfin, elle aperçoit au milieu d’un stand réservé aux récentes parutions, un livre large comme une encyclopédie qui présente sur sa couverture, telle une friande tentation l’objet de son tourment. Elle saisit à deux mains, en tremblant, le livre et s’abandonne complètement dans sa méditation, oubliant là où elle se trouve, et qui elle est. Une vendeuse l’interrompt en le dévisageant et lui demande si elle souhaite une aide quelconque, mais s’éclipse rapidement devant le désarroi de Myriam, son aspect négligé et les lambeaux de la misère morale dans laquelle elle est figée n’incitent guère à engager une conversation enjouée.

Libérée de l’importune, Myriam se plonge dans un bain de nostalgie. Les ingrédients nécessaires à la cuisson de ce succulent dessert, sont exactement ceux que sa mère utilisait, elle pourrait en reconnaître le goût, elle se rappelle les effluves chaudes s’échappant du four, la table dressée, les blagues de ses frères, la limonade gazeuse dans les verres coloriés, semi- hypnotique elle reconstitue le puzzle d’un monde idéal qu’elle enterre dans son subconscient chaque jour un peu plus, afin de ne pas se laisser abattre par la force du désespoir, et ce livre qui a jaillit tout à coup du néant reflue les débris de ses souvenirs sur le rivage de sa mémoire. Absente, comme enfouie dans l’album du passé, elle se réveille brusquement en entendant une voix légère qui réclame sa commande. Elle éprouve un plaisir grave et du réconfort en reconnaissant celle du Rav, mais s’enfuit sur le champ, intimidée.

Dans la soirée, un grattement à la porte la fait sursauter, elle quitte sa place favorite près de la fenêtre, et longe les murs jusqu’à l’entrée, doutant de son imagination. Curieuse cependant, elle incline la poignée et ouvre imperceptiblement, sur le palier elle distingue dans l’obscurité un paquet recouvert d’un papier cadeau, et entend des pas décroissants dans l’escalier. Elle ramasse le colis et fébrilement décolle l’emballage. Le livre de recettes lui en tombe presque des mains, une avalanche d’émotions étreint son cœur, et des larmes nombreuses coulent sur ses joues, noyant l’amertume de sa vie dans un océan de bonheur. Quelque part dans la nuit, un étranger a deviné, a percé son isolement, a considéré qu’elle méritait de recevoir ce présent, qu’elle pourrait préparer cette pâtisserie et la réussir. « Merci », dit-elle. Elle ne sait pas qui, mais elle remercie celui qui vient de lui offrir un anniversaire, un jour normal.

Ce livre fut le commencement d’un grand changement. Myriam se leva tôt et entrepris de nettoyer de fond en comble sa maison. Elle briqua la cuisine, fit des courses et confectionna le meilleur gâteau du monde. Elle raffola battre la pâte, mélanger les produits, elle goutta la crème, rajouta un peu de ça, et un peu de ça, l’enfourna, mit une nappe blanche sur la table, alluma des bougies, et servit après l’avoir décoré un dessert à l’allure d’œuvre d’art. Personne ne vint déguster son gâteau, ses nièces étaient bien trop occupées, mais elle ignora radicalement les signes de vie extérieurs, elle ne s’installa pas derrière la fenêtre, et oublia d’écouter les allées et venues des voisins, et le matin elle parvint à se réjouir de se réveiller.

Myriam marche dans la rue chargée de sacs, Léa lui a proposé de faire partie de leur association. Aujourd’hui, elles ont une cession importante et Myriam s’est chargée de l’achat des boissons et des amuse-gueule. Aux alentours de son immeuble et de celui du Rav, des gens stationnent, une affiche aux lettres noires annonce le décès de l’homme le plus populaire de la ville. Des bribes de conversation fusent, et une figure qui ne lui est pas inconnue s’adresse à Myriam, « Tu n’es pas la femme qui est venue consulter un livre chez nous, il y a environ un mois ? »

Myriam a modifié son apparence, elle a l’air nettement plus vivante.

« Le rav nous a questionné à ton sujet, quand tu t’es enfuie, il a voulu savoir pourquoi, tu n’avais pas acheté ce livre qui t’intéressait tant ; on lui a dit que c’était la première fois qu’on te voyait ici, il a alors payé le prix du livre, il nous a donné ton adresse, et nous a demandé de te le faire parvenir. C’était un être extraordinaire !

Myriam, l’âme en peine songe au rav qui connaissait sa solitude et s’est inquiété d’elle, elle revoit son sourire plein de bonté, elle gardera toujours de lui l’impression d’un ange sur la terre qui aidait les malheureux.

La sagesse et la clairvoyance ont été gracieusement distribuées aux femmes dans une large et généreuse mesure. La vendeuse de la librairie, en chemin vers le magasin, pense au frère de son patron, à son pénible célibat, c’est difficile de rencontrer l’épouse de ses rêves quand on boîte, surtout de nos jours, les gens sont capricieux, et choisissent l’âme sœur dans des catalogues de mode, une onde de satisfaction l’envahit, quelle idée merveilleuse, ces deux-la sont fait l’un pour l’autre…

Le jour du mariage, la librairie ressemble à une corbeille de fleurs. Myriam en robe blanche reçoit les invités qui affluent de partout, ils ont compris, c’est pas tous les jours que le destin qu’une bonne action de se genre se présente sur un plateau…

Myriam a laissé sur la table de son salon une lettre d’invitation supplémentaire au nom du Rav…et certainement il viendra participer à la cérémonie, c’est un événement si important, le sacrement d’une nouvelle maison d’Israël…

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