Yosselei le rossignol

La ville de Maaquarivka prit l’habitude de voir roder aux abords de la synagogue un homme long et maigre, très chevelu, vêtu d’un talith jauni et coiffé d’un feutre bizarre. A son cou était enroulé une écharpe de laine et ses yeux se dissimulaient derrière des lunettes aux verres bleuis, son pied droit chaussait une sandale, et le gauche une courte botte. Souvent il rentrait à l’intérieur d’une des maisons, sans se préoccuper de la gène que sa présence provoquait, s’asseyait et patiemment attendait qu’on lui serve un quignon de pain, mangeait en s’acquittant des prières du repas, se levait et disparaissait sans prononcer une parole. Pratiquement, on ne le vit jamais s’entretenir avec quelqu’un, à part de rares exceptions où il tournait la face contre un mur et se mettait à chanter, sa voix s’élevait tout à coup, puissante, mais douce, mélodieuse et sucrée qui laissait les passants médusées et stupéfaits, les entrainant très loin de leurs soucis terrestres, remplaçant comme par magie la médiocrité de leur quotidien et aspirant leurs âmes assoiffées de liturgies, vers les sphères supérieures. Puis sans prévenir, les notes se brisaient, telle une coupe de cristal qui éclate dans l’air, et un énorme rire gras et vulgaire fusait de sa gorge, avant de lancer toutes sortes de bruits ressemblant à des miaulements de chat, à des aboiements de chien, et à des gaussements de poule… Les gens riaient, il les regardait froidement au travers de ses carreaux bleutés, ironique et détaché, c’était Yoselei le Rossignol.

Les habitants de Maazipivka, contemporains de Chalom Aleichem qui nous conte cette histoire, furent parmi les plus grands amateurs d’art musical de tous les temps, et les fidèles de la synagogue principale, encore plus ! Le chantre de cette synagogue à cette époque s’appelait Chmoueilik. Doté d’un organe vocal impressionnant, il appartenait à la dernière génération des chantres divins qui éblouissaient le public durant leurs prestations, jusqu’à lui couper le souffle, à l’office du vendredi soir, lorsqu’il entonnait les chants traditionnels, il créait une véritable irruption au sein des cœurs juifs de l’assemblée, les conduisant presque dans l’au delà.

Zalda et Chmoueilik ont un fils, Yoselei. Dès son plus âge, Yoselei grandit dans l’univers fantastique de la musique et de ses interprètes, son père passionné lui apprend inlassablement les légendes qui entourent les grands chantres issus du peuple juif. Un soir, à la fin de Chabbat, Chmoueilik prend son courage à deux mains et soumet son fils à l’examen de Pitsi, l’une des célébrités de l’époque, qui réside à l’auberge de la ville en raison de la tournée qu’il effectue dans la région. Le fils et le père sont reçus par les membres de la chorale, et présentés au soliste. Chmoueikik qui apprit son métier grâce à son oreille, voudrait que Yoselei étudie après sa communion chez Pitsi et qu’il bénéficie d’un apprentissage solide afin d’atteindre le succès espéré en temps voulu. Pitsi teste alors le talent de Yoselei et lui prédit un avenir brillant.

Mais, peut-être pour compenser le don fabuleux qu’il reçut en héritage, Yoselei rencontre beaucoup de difficultés au cours de ses jeunes années. Sa mère Zalda décède et son père se remarie avec une femme de Berditchov qui lui rend l’existence compliquée, il est renvoyé de l’école, le rabbi ne tolérant plus les constantes fugues que son esprit entreprend au lieu de se plier aux devoirs décourageants que chaque élève est tenu de faire, et même son père le délaisse, dominé par sa nouvelle épouse qui ne comprend rien au caractère particulier de Yoselei. Il trouve refuge dans la forêt, et au milieu des arbres travaille sa voix, solitaire et désespéré. Pourtant, d’ici aussi, il est délogé par une bande de gamins non juifs qui le rouent de coups et le laissent à-demi mort sur l’herbe de la clairière. Son unique secours vient de la voisine Zilta et de sa fille Esther. Toutes les deux éprouvent pour Yoselei une affection sincère et tentent d’intervenir et de le protéger de la fureur de sa belle-mère. Surtout Esther qui partage en secret les secrets espoirs de Yoselei et voudrait tant le voit réussir à affirmer ses dons qu’elle pressent comme extraordinaires.

Avec l’aide d’un proche, elle organise le voyage de Yoselei chez Mitsi, un chantre très en vue dans une des grandes villes de Galicia. Elle convainc Chmoueilik de permettre à son fils de s’éloigner du toit paternel et de courir sa chance.

Le premier contact entre Mitsi et Yoselei est sensationnel, Mitsi détecte sur le champ l’opportunité que lui offre le hasard de former un tel prodige et promet à Yoselei de s’occuper attentivement de sa carrière. Encore une fois parce chaque chose possède en soi un prix, Yoselet est pris en grippe par les autres apprentis de la chorale qu’entretien Mitsi, et il essuie vexation sur vexation, réussissant à grand peine à rester un bon juif pratiquant alors que ses camarades optent un style dévergondé, artiste, libéré des contraintes de la foi et de la morale en général. L’épouse de Mitsi également, profite et trouve un avantage à se décharger des corvées de la grande maison sur Yoselei qui muet et docile ronge son frein et progresse dans son art sans perdre une minute, et le résultat ne se fait pas attendre si longtemps. Au bout de trois ans, un ancien élève de Mitsi, Guédalia, en visite, évalue le potentiel et l’envergure du talent de Yoselei et se l’attache en lui promettant des ponts d’or. Yoselei décide alors de retourner à Maazipivka honorer son père et remercier Esther de l’immense cadeau qu’elle lui fit en persuadant Chmoueilik de l’autoriser à gagner la grande ville. Son retour est un triomphe, il provoque une petite émeute à la synagogue de son père, tant les gens affluent pour écouter la prière de Moussaph dont les dignitaires de la communauté lui ont confié l’office. Les supplications et les cantiques s’élancent en direction de l’infini, perçant une brèche béante dans la voute céleste, et quand la voix sublime de Yoselei s’éteint, les habitants de Maazipivka, pantois, refoulent des sanglots au fond de leurs gorges, épongent la sueur qui suinte sur leurs fronts et rejoignent leur domicile, la table de Chabbat, certains de s’être approchés si prêt des étoiles et du firmament à en perdre le souffle.

Ah, si il n’y avait pas eu Guédalia ! Mais il y a Guédalia, et il s’empresse d’accourir Guédalia. Il ne prend même pas la peine de répondre aux questions de Chmoueilik, vague et distant il entend disposer de Yoselei, il a mis la main sur une mine d’or, il va maintenant l’exploiter !

Esther inquiète, demande à Yoselei de ne pas vagabonder de ville en ville, de ne pas devenir un mécréant, de ne pas oublier ses obligations filiales, son amour pur et candide pour Yoselei obtient un écho aussi pur et désintéressé, ils ont été crées l’un pour l’autre, et sans mots supplémentaires, car ils sont pudiques, ils se promettent l’un à l’autre.

Au départ, Yoselei est enchanté, la troupe se produit dans toute la Pologne et Yoselei est acclamé, cajolé, porté aux nues, jamais de mémoire d’homme, on entendit une voix pareille, jamais ne sortit du ventre d’un homme une harmonie de sons si fins, si beaux, semblable à des roucoulements d’oiseaux. Mais d’un autre coté, entrainé par la gloire et prenant goût à la vie légère que Guédalia lui offrait, Yoselei, lentement se perdit. Tout d’abord, il cessa de se comporter comme un juif fier et respectueux des commandements de Dieu, il interrompit sa correspondance avec son père et Esther et la débauche ne fut plus une horreur inadmissible selon ses nouveaux critères d’appréciation. Acculé par Guédalia et pervertit par une jeune veuve riche et séduisante, il consentit à l’épouser, renonçant par la même occasion à sa chère Esther, qui lui demeurait promise en secret. Guédalia entremetteur de génie ou de pacotille, tout dépend pour qui, s’en alla à la recherche d’autres affaires juteuses et le couple partit s’installer chez les parents de la mariée. Commerçants dans leur sang, c’est à dire qu’ils transmirent leur passion mercantile à la douce épouse de Yoselei, ils reçurent Yoselei dans leur monde bâtit à l’aide de chiffres, de bilans, de prêts, de pourcentages, d’épargne et de totaux, l’enfer ! Plus une goutte de poésie, plus une note de musique, plus de légendes à propos des chantres et des chorales juives, plus de répétitions, plus d’exhibitions dans les théâtres ou les synagogues, plus de public…Que faire ? Yoselei se réveilla en plein naufrage et prit la décision de fuir. Il mentit, raconta que son père était souffrant, et déguerpit aussi vite que le vent. En chemin il arrêta une carriole qui se rendait à sa ville natale et demanda des nouvelles d’Esther au cocher. Celui-ci lui apprit que son mariage devait être consacré justement au crépuscule. Les coups de fouets sur les chevaux n’aidèrent que très modérément l’allure de la charrette et ils n’arrivèrent qu’à la nuit, tandis que la noce était déjà consommée.

Le lendemain matin, la ville, surprise, apprit la présence de Yoselei, malade, dans ses murs. Alarmé, le médecin vint au chevet de Yoselei et détecta une forte fièvre. Esther prévenue par la rumeur locale, se dépêcha de prétexter, auprès de son mari, que sa mère lui manquait déjà, se précipita chez Chmoueilik et ne quitta plus la chambre de Yoselei. Par bonté envers sa mère pauvre et veuve, subissant maintes pressions, se sentant complètement oubliée par Yoselei, elle avait accepté d’épouser un veuf fortuné, âgé, et qui lui était totalement indifférent. Comment réparer, quelles en seraient les conséquences, les deux jeunes gens, liés par un serment, se le demandaient au fond d’eux-mêmes. Après plusieurs semaines d’hébétude, l’état de santé de Yoselei s‘améliora sensiblement. Il réclama un repas, on le tint pour guéri, et des chants d’allégresse sonnèrent, Esther prépara un bouillon chaud, et lui apporta. Elle entra dans sa chambre presque heureuse et soudain, Yoselei se dressa en dehors des draps et entonna un air de musique et ainsi qu’à l’accoutumée, ravit l’attention des personnes qui se trouvaient au bord de son lit, et à l’instant où son épouse qui avait parcouru une grande distance pour le rejoindre, lassée de l’attendre, esseulée, franchit le seuil de la maison, et fit son apparition, Yoselei émit un cri effrayant, hurla des imprécations désignant sa femme, et imitant le miaulement des chats, le chant des coqs, bondissant comme un forcené, bousculant les meubles et tentant d’échapper à la poigne du médecin qui tentait de le maitriser, il est devenu fou, il est devenu fou, il est devenu fou…

Tire du livre Yosselei le rossignol - Chalom Aleikhem

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